ENTREVUE AVEC BERNARD DIEDERICH

Quel est le sujet de ce livre ?

Bon Papa est le premier volume de ma série « Haiti Sun ». Peut-être devrais-je d’abord présenter la série ?

Volontiers.

Au début de la seconde guerre mondiale, je quittai ma Nouvelle-Zélande natale comme matelot. Après la guerre, j’ai beaucoup voyagé, en particulier à travers cette Europe meurtrie, qui n’avait pas encore bénéficié du redressement du plan Marshall. Ces villégiatures m’ont transformé. Puis, j’arrivai en 1949 dans les provinces maritimes du Canada. En compagnie de copains aventuriers, je prévoyais me rendre au canal de Panama, puis sur ces bases militaires américaines que j’avais visitées durant la guerre (j’avais travaillé sur des tankers de fuel qui approvisionnaient des navires de guerre alliés).

Sur notre chemin, nous avons eu l’occasion parfaitement accidentelle de faire un bref détour par Haïti. Ce détour n’en fut pas un dans mon cas…

 

Entrevue Bernard Diederich - Éditions Cime

 

Vous êtes donc resté.

 

Quatorze années de suite. J’y ai fondé ma famille et aussi ma carrière. Après mon expulsion musclée par les tontons macoutes de Duvalier, en 1963, je n’ai cessé de travailler dans les médias pour le pays, bien que je me sois aussi concentré sur d’autres nations des Caraïbes et de l’Amérique centrale.

 

Car vous étiez chef de bureau pour le magazine Time dans la région.

 

Voilà. Basé à Port-au-Prince, j’étais aussi correspondant étranger pour plusieurs agences et journaux anglophones du monde. C’était une époque exaltante. Dangereuse, mais exaltante ! (rires)

La région était un front important de la guerre froide, surtout à partir de la Révolution cubaine, à laquelle j’ai assisté des premières loges, dans les premières heures.

Le récit de mon expérience débute avec donc avec Bon Papa. Bien entendu, le prisme à travers lequel je raconte l’histoire est nettement haïtien, puisque je vivais dans le pays et y était basé.

 

Pourquoi « Haiti Sun » comme titre de la série ?

 

C’était le nom du journal dont j’étais le directeur et propriétaire, à Port-au-Prince. La rédaction de ces « mémoires » en plusieurs volumes s’est d’abord faite en feuilletant mes vielles copies jaunies (mais bien préservées !)

 

Il y a deux axes narratifs dans cette série.

 

L’axe principal se déroule chronologiquement à partir de mon arrivée inopinée en bateau à Port-au-Prince, en décembre 1949.

Afin d’aider le lecteur à comprendre les mécanismes historico-politiques qui animaient la société haïtienne, il y a aussi un axe secondaire, qui parcourt la grande histoire du pays, de la « découverte » en 1492 jusqu’à l’époque décrite, soit la période 1949-1963, année de mon expulsion du pays par les tontons macoutes. Cet axe historique se termine à la proclamation de l’indépendance, en 1804. Il se poursuit dans le volume ii de la série, Le Trophée.

 

Bon Papa, donc…

 

Bon Papa tente en fait de livrer une image globale du pays entre 1949 et 1956. Le livre relate le climat dans lequel baignait le pays ; j’ai foulé pour la première fois le sol d’Haïti sous le régime Estimé, au moment où les fameuses festivités du bicentenaire étaient tenues. J’en fus renversé ; l’événement me marqua profondément. Puis, le récit parcourt la durée du régime suivant, celui de Paul Eugène Magloire, d’où le titre. J’ai tenté d’illustrer combien, malgré les problèmes inhérents qui sévissaient tout de même, le pays était animé d’optimisme et de créativité, et combien, en apparence, la houle si commune à notre histoire s’apaisa durant son mandat — en tous cas jusqu’à la fin tumultueuse de celui-ci.

Entrevue Bernard Diederich - Éditions Cime

Il ne s’agit pas d’un ouvrage analytique n’y apologétique du régime du « bon papa » en question ; tout le monde savait les circonstances en lesquelles Magloire avait pris le pouvoir, et ses motifs pour le saisir. Puisque armé de la plupart de mes archives (j’ai malheureusement dû laisser une véritable caverne d’Ali Baba de photos et de documents à Port-au-Prince, lors de mon expulsion), je relate tous mes souvenirs de cette époque, le Colonel (et plus tard Général) n’est pas du tout épargné. Mais je réserve les aspects plus profonds de l’avènement d’Estimé et de Magloire pour le second volume, Le Trophée, car ces aspects s’inscrivent dans le parcours historique de la société haïtienne. Il ne s’agit pas d’anecdotes ; il est plutôt question de données géopolitiques, économiques, de la fameuse question de couleur et de classe, de la « révolution » de 1946… Afin de ne pas prendre de raccourcis, j’ai préféré laisser ces chapitres de la grande histoire d’Haïti au second volume.

 

Y a-t-il un passage de Bon Papa que vous préférez ? Pourquoi ?

 

Le chapitre iii de me touche particulièrement car y est évoqué le travail des artistes peintres qui ont fait l’époque glorieuse de l’art visuel haïtien. Plusieurs d’entre eux étaient mes amis, ainsi que l’était DeWitt Peters, l’homme qui les a aidés et soutenus au Centre d’art. J’ai toujours été fasciné par le talent artistique infini qui émane d’Haïti, en particulier par son folklore et sa tradition vaudoue. J’ai ouï-dire qu’à son passage chez nous, Jacques Cousteau aurait déclaré qu’il y avait au pays plus d’artistes et d’artisans per capita que partout ailleurs. Si l’existence de cette déclaration est réelle, j’y adhère totalement !

 

On décèle une certaine nostalgie dans vos propos. Ce que vous décrivez est-il pour toujours relégué au passé, ou y a-t-il selon vous quelque espoir ?

 

Voilà 45 ans depuis que les gorilles du régime duvaliériste m’ont libéré du Pénitencier national, me forçant à prendre l’exil avec ma femme et notre premier fils, qui n’était âgé que de quelques semaines. Aujourd’hui, à mon âge avancé, il m’est important de contribuer le plus possible à l’effort de ceux qui forgeront le futur du pays, afin qu’on ne les force plus à toujours cogner sur la même pierre, à répéter les erreurs du passé ; j’aspire à ce que dans 45 années, le bilan de notre histoire soit à la hauteur de l’infini potentiel de ce merveilleux peuple, potentiel qui était si ostensible à mon arrivée au pays, en 1949.

Par exemple, je parle beaucoup de mes souvenirs du tourisme, un secteur de la vie économique haïtienne jadis si important, mais qui n’existe plus que de façon marginale. L’importante activité de cette industrie témoignait d’un engouement immense pour Haïti dans le monde. Nous en faisions la promotion avec véhémence, au Haiti Sun. À cette époque, l’industrie du tourisme était naissante, mais se développait à un rythme effréné, générant de revenus considérables. Les étrangers affluaient pour les mêmes raisons qui m’ont poussé à rester et élire domicile en Haïti. Cela était vrai jusqu’à ce que les travers du duvaliérisme ne commencent à ralentir le marché.

J’ai rencontré à Montréal un Québécois qui a visité Haïti alors qu’il était dans la jeune vingtaine. C’était sous Papa Doc, vers 1965. Il était encore possible pour les touristes de passer chez nous un séjour des plus agréables, mais cela n’avait rien à voir avec ce que nous avions connu sous Estimé et Magloire. Quelques années plus tard, ce Québécois visita plusieurs fois la République dominicaine ;  il m’affirma que dans la plupart des hôtels auxquels il s’était installé, la direction comptait des francophones, qui s’avérèrent être des Haïtiens. Il eut l’impression que nos cadres de l’industrie du tourisme enseignaient le métier à nos voisins… Voilà le genre d’information qui risque de profiter aux jeunes, à qui l’on ne raconte que très peu de chapitres reluisants de leur histoire, selon moi. Je voudrais leur illustrer une réalité : le pays méritait pleinement ce titre qu’on lui attribue souvent : « La Perle des Antilles ». Il faudrait peut-être y croire réellement et se retrousser les manches, afin de le lui restituer. Cela dit, le développement ne saurait reposer sur le tourisme seul ; il s’agit aussi, selon moi d’investir dans les ressources humaines. Encore faut-il que nous commencions à nous aimer assez, les uns les autres, pour y arriver… Mais ça, c’est une autre histoire ! (rires)

 

Pourquoi vous et votre expérience ?

 

Un Néo-Zélandais aujourd’hui Miamian, qui parle créole et qui est fou d’Haïti… Cela peut certes paraître douteux ! (rires) Vous savez, lorsque je vivais à Port-au-Prince, certaines gens me croyaient agent des services secrets de Sa Majesté la Reine… ! (rires véhéments)

 

Je ne saurais expliquer mon engouement pour ce pays. J’y suis arrivé bien jeune, avec bien peu dans les poches. Très vite, ma rencontre se transforma en histoire d’amour, et à plusieurs sens.

Enfin… Certains trouveront sans doute mes souvenirs pertinents, notamment parce qu’il est clair que je n’ai aucun parti pris, ce qui n’est pas toujours facile à prouver. Et puis je suis bien trop âgé pour prétendre à autre chose que le soutien de la relève.

Mon journal fut témoin des bien des événements importants ou plus anodins qui marquèrent le pays, mais aussi la région. Je prétends offrir un témoignage de reporter, dépourvu de biais et motivé par l’amour de ce pays, à travers des souvenirs qui, je le souligne, ne sont pas toujours teintés de romantisme aveugle, mais qui n’ont pas la lourdeur d’un exposé magistral de science politique, de science économique ou de sociologie. Puisque j’étais également correspondant étranger, je connaissais bien la fâcheuse tendance qu’avaient les médias étrangers à représenter Haïti de manière négative, à la limite du racisme. Je me suis toujours donné comme objectif de ne pas ajouter de l’eau à leurs moulins, car cette attitude a des conséquences plus dévastatrices qu’on ne le croit.

 

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

 

J’espère que les ouvrages de la série « Haiti Sun » profiteront à la jeunesse haïtienne, car c’est à elle que j’ai surtout pensé en les écrivant. Dans notre monde littéraire haïtien, plusieurs essais soutenant des analyses politiques on déjà été publiés ; il y en aura sans doute davantage et c’est tant mieux. Mon but n’est pas d’en proposer une de plus, mais plutôt de peindre, à l’instar de ces formidables membres du Centre d’art, un tableau représentant le pays à une certaine époque, à travers le regard d’un Néo-Zélandais qui devint vite un Haïtien d’adoption.


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